12

 

— Tu as toujours tes deux oreilles ! me suis-je exclamée, submergée par une vague de soulagement si intense que j’ai failli m’effondrer.

J’ai effleuré les deux pointes pour qu’il les sente, lui aussi.

— Et pourquoi ne les aurais-je pas ? a demandé Dermot, très confus – ce qui, étant donné la quantité de sang qu’il avait perdu, n’avait rien de surprenant. Qui m’a attaqué ?

J’ai baissé les yeux vers lui. Je ne parvenais pas à décider de la marche à suivre. J’ai mis ma fierté dans ma poche et j’ai appelé Claude.

— Poste de Claude, a répondu une voix de basse.

C’était l’elfe, Bellenos.

— Bellenos, c’est Sookie. Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi. Je suis venue l’autre jour avec mon ami Sam…

— Oui.

— Alors voilà. Dermot s’est fait attaquer, et il est blessé. Je voudrais savoir s’il y a quelque chose que je dois faire ou ne pas faire, pour m’occuper d’un faé dans cet état. Quelles différences il peut y avoir par rapport au traitement d’un humain.

— Qui lui a fait du mal ? a demandé Bellenos d’une voix soudain plus tranchante.

— Deux mecs humains qui sont entrés en force dans la maison pour me prendre. Je n’y étais pas, mais Dermot, si. Il utilisait un outil électrique et il n’a pas dû les entendre. Apparemment, ils lui ont donné un coup sur la tête. Je ne sais pas avec quoi.

— Il saigne encore ?

J’entendais la voix de Claude, dans le fond.

— Non, ça s’est arrêté.

Puis j’ai perçu le bourdonnement d’une conversation entre Bellenos et plusieurs autres personnes.

— J’arrive, a enfin dit Bellenos. Claude m’explique qu’il n’est pas le bienvenu chez vous en ce moment, alors je viens à sa place. Ce sera agréable de sortir de ce bâtiment. Il n’y a pas d’autres humains avec vous ? Je ne peux pas me faire passer pour l’un d’entre eux.

— Personne à part moi, du moins pour l’instant.

— Je serai chez vous très rapidement.

J’ai transmis l’information à Dermot, qui paraissait simplement déconcerté. Il m’a expliqué plusieurs fois qu’il ne savait pas pourquoi il était étendu par terre et j’ai commencé à m’inquiéter plus sérieusement. Du moins semblait-il satisfait de rester allongé.

— Sookie !

Dermot avait ouvert la fenêtre avant de commencer à poncer, et la voix de Bill me parvenait distinctement.

Je me suis levée pour faire quelques pas dans sa direction, mes franges balayant le plancher.

— Comment va-t-il ? a demandé Bill, prenant soin de rester bien à l’écart. Comment puis-je t’aider ?

— Tu as été formidable, lui ai-je assuré sincèrement. L’un des faé de Monroe est en chemin, Bill, alors tu ferais mieux de rentrer chez toi. Quand mes vêtements seront secs, tu pourrais les laisser ici, derrière, un de ces jours ? Quand il ne pleut pas ? Ou alors tu les laisses sur ta véranda et je les prendrai.

— J’ai l’impression d’avoir failli à mon devoir envers toi.

— Comment ça ? Tu m’as cachée, tu as débarrassé mon allée, tu as vérifié toute la maison pour que personne ne puisse plus m’attacher…

— Je ne les ai pas tués. J’aimerais le faire.

Son aveu n’a déclenché en moi qu’un infime petit frisson d’horreur. Je commençais à m’habituer aux déclarations extrêmes. Je l’ai donc rassuré.

— Mais ne t’inquiète pas. Quelqu’un finira bien par le faire, s’ils continuent comme ça.

— As-tu une idée de qui a pu les envoyer ?

— Eh non.

J’en étais très sincèrement désolée d’ailleurs.

— Mais je sais qu’ils allaient m’attacher sur un véhicule ou quelque chose dans ce genre, et me conduire quelque part, ai-je poursuivi.

Je n’avais pas pu distinguer le véhicule dans leurs pensées. C’était trop flou.

— Où ont-ils garé leur voiture ?

— Je ne sais pas, je n’en ai pas vu.

Et j’avais eu d’autres choses en tête.

Posté en bas, Bill me couvait des yeux.

— Je me sens tellement inutile, Sookie. Je sais que tu as besoin d’aide pour le redescendre. Mais je n’ose pas l’approcher de nouveau, c’est trop risqué.

Il a détourné la tête si brusquement que j’en ai cligné des yeux. L’instant d’après, il avait disparu.

Puis j’ai entendu un appel à la porte de derrière.

— Je suis là. Vampire, je suis l’elfe Bellenos. Dis à Sookie que je suis venu voir mon ami Dermot.

— Un elfe. Je n’en ai pas vu depuis plus de cent ans, a fait la voix plus lointaine de Bill.

— Et tu n’en verras pas d’autre avant cent ans, a répondu la voix grave de Bellenos. Nous ne sommes plus nombreux.

Je me suis ruée en bas, aussi vite que je le pouvais sans me rompre le cou. J’ai déverrouillé la porte de derrière puis celle de la véranda. Je distinguais l’elfe et le vampire dans la pénombre.

— Puisque vous êtes arrivé, je vais m’en retourner. Je ne puis vous être d’aucune utilité, a dit Bill.

La lumière crue du projecteur monté sur le poteau tombait sur sa silhouette, qui semblait plus blanche encore. Il semblait venir d’un autre monde.

La pluie ne tombait plus qu’à petites gouttes, mais l’air était saturé d’humidité, et je savais qu’elle allait reprendre de plus belle.

— Ivresse du faé ? a demandé Bellenos.

Lui aussi était pâle, mais personne ne peut être aussi blafard qu’un vampire. Ses taches de rousseur claires ressortaient sur sa peau comme de petites ombres, et ses cheveux auburn avaient pris une teinte encore plus foncée.

— Les elfes n’ont pas la même odeur que les faés, a-t-il ajouté.

— En effet, a répondu Bill, une note de dégoût dans la voix.

L’odeur de Bellenos semblait agir comme un répulsif. Pour un vampire, en tout cas. Et si je grattais quelques cellules sur sa peau ? Je pourrais en parsemer mon grand-oncle, ce qui me permettrait d’inviter des vampires chez moi… Oh ! mon Dieu. La réunion au sommet avec Éric et Pam !

— Si vous en avez terminé avec les galanteries… Dermot a besoin d’un léger coup de main…

Bill s’est évanoui dans les bois et j’ai ouvert la porte en grand pour l’elfe. Il m’a souri, découvrant ses longues dents pointues. J’ai réprimé un frisson.

Je savais qu’il n’avait pas besoin d’invitation, contrairement à un vampire, mais je l’ai néanmoins invité à entrer.

Tandis que je le menais à travers la cuisine, il regardait tout autour de lui avec curiosité.

J’ai soulevé ma toge encombrante pour grimper l’escalier devant lui, tout en espérant que je ne lui offrais pas une vue trop dégagée, puis nous sommes parvenus au grenier. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il était agenouillé près de Dermot. Après l’avoir ausculté rapidement, il a déplacé le faé légèrement pour examiner la plaie plus en profondeur. Ses yeux bruns étranges et bridés observaient son ami blessé avec la plus grande attention.

Même s’il a jeté un œil à mes épaules nues.

Et pas qu’un peu.

— Couvrez-vous, a-t-il recommandé brutalement. Ça fait trop de peau humaine pour moi.

Ah. Très embarrassée, je me suis aperçue que je n’avais rien compris : tout comme Bill trouvait repoussante l’odeur qu’il dégageait, Bellenos était écœuré de voir mon corps.

— Maintenant qu’il y a quelqu’un pour rester avec Dermot, je serai très contente d’aller m’habiller pour de vrai.

— Tant mieux, m’a-t-il répondu.

Si Claude manquait de subtilité, Bellenos le battait à plates coutures. C’en était presque amusant. J’ai demandé à Bellenos de porter Dermot dans la chambre d’amis au rez-de-chaussée, et je l’ai précédé pour m’assurer qu’elle était en état et le couvre-lit remonté sur les draps. Puis je me suis écartée pour laisser passer l’elfe. Celui-ci portait le faé sans le moindre effort, même si la cage d’escalier, très étroite, l’avait obligé à quelques manœuvres.

Il l’a posé sur le lit et je me suis éclipsée dans ma chambre. Quel soulagement de pouvoir dérouler le châle, ses franges et ses fleurs, et d’enfiler un jean – par respect pour l’aversion que ressentait Bellenos pour la peau humaine, j’ai évité le short. Il faisait bien trop chaud pour envisager des manches longues, mais j’ai du moins dissimulé mes immondes épaules sous un tee-shirt rayé.

Quand je suis revenue, Dermot avait repris conscience. Bellenos était à genoux et lui caressait ses cheveux dorés tout en lui parlant dans une langue inconnue. Mon grand-oncle était alerte et lucide. Il m’a adressé un sourire, et même s’il n’était encore que l’ombre de lui-même, mon cœur apaisé s’est remis à battre normalement.

— Ils ne t’ont fait aucun mal, a-t-il fait remarquer, manifestement réconforté. Ma nièce, s’installer avec toi s’avère jusqu’à présent plus dangereux que de vivre avec les miens.

— Je suis tellement désolée, lui ai-je répondu en m’asseyant sur le bord du lit pour lui prendre la main. Je ne comprends absolument pas comment ils ont pu entrer ici, avec les sorts de protection. Les gens qui me veulent du mal ne sont pas censés pouvoir le faire, que je sois ici ou ailleurs.

En dépit de sa perte de sang, Dermot a rougi.

— C’est ma faute.

Je l’ai fixé, stupéfaite.

— Comment ça ? Pourquoi ?

Il évitait mon regard.

— C’était de la magie humaine. Ton amie la petite sorcière est très douée, pour une humaine. Mais la magie faé est bien plus puissante. Alors j’ai déconstruit ses sorts et j’avais l’intention de poser les miens autour de la maison dès que j’aurais fini de poncer le parquet.

Je n’ai rien trouvé à répondre.

Un petit silence poisseux s’est abattu sur notre assemblée.

Puis j’ai pris un ton énergique.

— Allez ! Il faut qu’on s’occupe de ton crâne.

J’ai nettoyé la plaie de nouveau, puis je l’ai désinfectée. Je n’allais certainement pas tenter de recoudre le tout, mais je me demandais si ce n’était pas nécessaire. Lorsque j’ai parlé points de suture, les deux créatures faériques ont pris l’air écœuré. Alors j’ai posé des strips moi-même pour maintenir les bords de la plaie soudés ensemble. J’avais fait du mieux que je pouvais, avec mes moyens.

— Maintenant, je vais le soigner, a annoncé Bellenos.

J’étais contente d’apprendre qu’il allait en faire un peu plus que de le transporter de l’étage à la chambre. Bien sûr, ça m’avait aidée, mais quelque part je m’étais attendue à plus.

— Naturellement, a-t-il continué, le sang de celui qui l’a blessé serait le meilleur moyen, et peut-être pourrons-nous d’ailleurs nous y attacher plus tard. Mais pour l’heure…

— Qu’allez-vous faire ?

J’espérais que je pourrais regarder pour apprendre.

— Je vais lui donner mon souffle, a précisé Bellenos, comme si je n’étais qu’une simple d’esprit.

Ma stupéfaction l’a déconcerté. Il a haussé les épaules. J’étais visiblement d’une ignorance crasse.

— Vous pouvez regarder si vous le souhaitez.

Et il a baissé les yeux vers Dermot, qui a hoché la tête, avant de faire la grimace.

Bellenos s’est allongé de tout son long sur le lit à côté de Dermot et l’a embrassé.

Je n’avais certainement jamais pensé à soigner une blessure à la tête de cette façon. Si mon manque de connaissance de la culture faé l’avait surpris, cette méthode m’avait abasourdie.

Après un moment, j’ai compris que leurs bouches étaient en contact, mais que l’elfe exhalait l’air de ses poumons dans ceux de Dermot. Après s’être détaché pour prendre une inspiration, Bellenos recommençait le processus.

J’ai tenté d’imaginer un médecin humain prodiguant ce traitement à l’un de ses patients.

Procès ! Je voyais bien qu’il ne s’agissait de rien de sexuel – du moins pas ouvertement – mais la méthode était un peu trop intime à mon goût. J’ai décidé qu’il était temps de faire un brin de ménage. J’ai récupéré les compresses usagées et tous les emballages et me suis rendue dans la cuisine pour les jeter.

Et tant que j’étais toute seule, j’en ai profité pour vider mon sac, silencieusement.

Mais bien sûr ! La magie faé, c’était sûrement génial. Quand on s’en sert ! Les sortilèges d’Amelia n’étaient peut-être que des sorts humains, de qualité inférieure, mais au moins, ils avaient été mis en place, pour me protéger. Jusqu’à ce que Dermot les retire et me laisse sans aucune protection.

— Quel abruti ! ai-je grommelé, tout en récurant le plan de travail si fort que je devais trucider même les bactéries.

Ma colère s’en est arrêtée là, car le complexe de supériorité de Dermot s’était éteint dès qu’on lui avait infligé sa blessure.

— Il se repose. Il guérit. Dans très peu de temps, lui et moi devrons nous acquitter d’une tâche.

Bellenos était entré dans la cuisine derrière moi, et je n’avais rien perçu, pas même un déplacement d’air. Me voir sursauter l’a enchanté. Il a éclaté d’un rire très étrange, qui n’avait rien d’humain : sa bouche était largement ouverte, comme s’il haletait, produisant des saccades voilées.

— Il peut bouger ? me suis-je enquise, ravie mais surprise.

— Absolument. Par ailleurs, il m’informe que des vampires vont venir vous rendre visite plus tard, et qu’il doit s’éloigner de toute façon.

Au moins, Bellenos ne me reprochait pas d’attendre des invités vampires, et ne m’a pas demandé d’annuler ma soirée pour prendre soin de Dermot.

J’ai envisagé d’appeler Éric sur son portable et de décommander notre pow-wow.

Ensuite, je me suis dit que Hod et Kelvin faisaient certainement partie de l’histoire, même s’ils ne jouaient qu’un rôle pour le moins maladroit.

— Attendez ici un instant, je vous prie, ai-je demandé poliment.

Puis je suis allée parler avec Dermot. Il était assis contre les oreillers, et j’ai remercié intérieurement Amelia d’avoir refait le lit avant de partir. J’allais devoir changer les draps, mais je pourrais le faire plus tard quand… stop ! Les listes de tâches domestiques pouvaient largement attendre. Dermot semblait déterminé mais très pâle. Quand je me suis assise auprès de lui, il m’a prise dans ses bras et m’a serrée très fort. Surprise, je lui ai rendu la pareille.

— Je suis désolée de tout ce qui t’est arrivé, lui ai-je dit, évitant délibérément l’affaire des sorts de protection. Es-tu certain de vouloir aller à Monroe ? Ils vont vraiment s’occuper de toi ? Je peux tout annuler, ce soir. Je serais contente de jouer les infirmières pour toi.

Dermot a gardé le silence un moment. Je le sentais respirer dans mes bras, et le parfum de sa peau m’a enveloppée. Bien entendu, ce n’était pas le même que Jason, même s’ils se ressemblaient comme deux gouttes d’eau.

— C’est gentil à toi de ne pas me passer un savon – tu vois, je maîtrise les expressions humaines modernes !

Il a eu un sourire franc avant de poursuivre.

— Je te verrai plus tard. Bellenos et moi-même devons accomplir une besogne.

— Il faut que tu te ménages. Tu as pris un sale coup. Comment te sens-tu ?

— De mieux en mieux à chaque seconde qui passe. Bellenos a partagé son souffle avec moi. Et la perspective de la chasse m’exalte.

Là, je ne comprenais pas tout à fait, mais s’il était content, alors moi aussi. Avant que je puisse lui poser la moindre question, il a poursuivi.

— Je t’ai causé du tort, avec les sorts de protection, et je n’ai pas arrêté les intrus. Pendant que j’étais par terre, là-haut, je craignais qu’ils n’aient mis la main sur toi.

— Tu n’aurais pas dû t’inquiéter pour moi, lui ai-je dit sincèrement, touchée cependant par ses craintes. Je me suis cachée chez Bill et ils ne m’ont pas trouvée.

Alors que nous nous encensions encore l’un contre l’autre – ce qui commençait à durer un peu trop longtemps à mon goût –, j’entendais Bellenos dehors. Il faisait le tour de la maison dans la nuit, sous la pluie qui avait repris, et sa voix psalmodiait, montant et descendant. Je ne percevais que quelques bribes de ses paroles, mais il s’agissait d’une langue que je ne connaissais pas et leur signification m’échappait. Dermot semblait satisfait, ce que j’ai trouvé rassurant.

— Je vais me rattraper, m’a assuré Dermot en me relâchant avec douceur.

— Pas besoin. Je vais bien, et puisque tu n’as subi aucun dommage permanent, disons simplement qu’il s’agit d’une expérience, d’un apprentissage. Du style, ne retire pas de sorts de protection sans en implanter d’autres…

Dermot s’est levé d’un mouvement sûr. Ses yeux brillaient. Il paraissait… animé.

Comme s’il se rendait à un anniversaire ou à une fête quelconque.

— Tu ne veux pas un imperméable ? ai-je suggéré.

Il a éclaté de rire, a posé les mains sur mes épaules, et m’a embrassée. Sous le choc, mon cœur a bondi, mais j’ai immédiatement reconnu sa posture. Il m’envoyait son souffle.

Pendant quelques secondes, j’ai cru que j’allais m’étrangler, ou suffoquer, mais finalement non. Et ça n’a duré qu’un instant.

Puis il m’a souri, avant de disparaître, claquant les portes de derrière. En regardant par la fenêtre, je n’ai distingué qu’une ombre estompée tandis que Bellenos et lui se volatilisaient dans les ténèbres.

Crise terminée.

Du coup, je ne savais plus vraiment quoi faire. J’ai nettoyé le sang sur le parquet du grenier, j’ai mis le châle à tremper avec du Woolite dans l’évier de la cuisine, et j’ai changé les draps dans la chambre d’amis.

Puis je me suis douchée, pour effacer le parfum des créatures faés avant l’arrivée d’Éric et de Pam. En outre, mes cheveux en avaient bien besoin. Je me suis rhabillée, pour la énième fois, et me suis assise un peu dans la salle de séjour, pour regarder la chaîne météo, sur laquelle on se réjouissait de l’orage monstrueux.

Il m’a semblé qu’une seconde plus tard je me réveillais, du sable plein la bouche. Éric et Pam frappaient à la porte d’entrée. J’ai titubé pour aller l’ouvrir, aussi endolorie que si quelqu’un m’avait rouée de coups pendant mon sommeil. Le résultat de ma course effrénée sous l’orage.

— Que s’est-il passé ? s’est exclamé Éric en saisissant mes épaules pour m’examiner de plus près, les yeux plissés.

Pam humait l’atmosphère d’un air théâtral, sa tête blonde rejetée en arrière, avec un sourire en coin à mon intention.

— Ouh la laaaaa ! On a reçu des invités… Attends un peu, un elfe, un faé, et puis Bill, c’est bien ça ?

— C’est Heidi qui t’a donné des leçons de pistage ? ai-je demandé d’une voix blanche.

— Il se trouve que oui. Pour nous, c’est tout un art, que d’inspirer de l’air pour le goûter, puisque nous n’avons plus besoin de respirer.

Éric attendait toujours. Impatient.

Je me suis souvenue que je leur avais acheté des bouteilles de sang et je me suis rendue dans la cuisine pour en réchauffer, les deux vampires à la traîne derrière moi. Tandis que je gérais la minute hospitalité, je leur ai donné un condensé de mes aventures.

Puis on a frappé à la porte de derrière.

L’ambiance s’est soudain chargée en électricité. Pam s’est coulée sans un bruit vers la porte donnant sur la véranda et l’a déverrouillée avant de sortir.

— Oui ?

J’ai entendu une voix de basse donner une réponse étouffée :

— Bellenos.

— Sookie, c’est pour toi !

Pam semblait follement amusée.

Curieuse, je suis sortie sur la véranda, Éric sur mes talons.

— Oh, elle sera tellement contente, disait Pam, c’est si gentil à vous d’y avoir pensé !

Elle avait pris le ton que j’employais lorsqu’on m’apportait des produits frais du jardin.

Puis elle s’est écartée afin de me laisser apprécier mes cadeaux.

Nom de Dieu.

Mon grand-oncle Dermot et Bellenos se tenaient tous deux sous la pluie, tenant chacun une tête coupée.

J’aimerais dire ici qu’en temps normal, je ne suis pas une petite nature. Mais il n’y avait pas que la pluie qui gouttait partout, et les têtes m’étaient présentées de face. Je distinguais les visages très distinctement. Le spectacle m’a affectée d’une façon, disons, brutale. Je me suis retournée d’un coup et me suis ruée dans ma salle de bains, claquant la porte à toute volée derrière moi. Submergée de haut-le-cœur, j’ai été prise de violents vomissements.

Pantelante, j’ai peu à peu recouvré mon équilibre. Naturellement, j’ai dû ensuite me brosser les dents, me laver le visage et me brosser les cheveux, après avoir perdu ainsi tout le contenu de mon estomac. Et pourtant, il n’avait pas renfermé grand-chose. Curieux. Depuis combien de temps n’avais-je pas mangé ? J’avais pris un petit pain ce matin… Ah ! Rien de surprenant. Je n’avais rien ingurgité depuis. Il se trouve que j’aime bien manger ; ce n’était donc pas une stratégie pour perdre du poids. Démarrez le célèbre Régime de l’Échappée Belle, élaboré par Sookie Stackhouse ! Prenez vos jambes à votre cou et, en plus, sautez vos repas ! De l’exercice, en toute inanition !

Pam et Éric m’attendaient dans la cuisine.

— Ils sont partis, a annoncé Pam en levant sa bouteille comme pour porter un toast. Ils sont désolés que ta sensibilité humaine n’ait pas supporté cette fantaisie. J’ai supposé que tu ne voulais pas conserver les trophées. J’ai eu raison ?

J’ai eu envie de me justifier, puis j’ai ravalé ma fierté. Il n’était pas question que je me sente coupable d’être malade alors que ce que j’avais vu était si horrifiant. J’avais déjà vu une tête de vampire détachée de son propriétaire, mais l’effet produit n’était pas si abominable. J’ai pris une profonde inspiration.

— Non, je ne voulais pas garder les têtes. Kelvin et Hod, reposez en paix.

— Ah, c’était ça, leurs noms ? Cela va grandement nous aider à trouver qui a retenu leurs services, a fait remarquer Pam, manifestement satisfaite.

— Euh, où sont-ils ? ai-je demandé tout en m’efforçant de ne rien laisser voir de mon anxiété.

— Tu veux dire ton grand-oncle et son copain l’elfe, ou les têtes, ou les corps ? s’est enquis Éric.

— Les deux – les trois.

Je me suis rempli un verre de glace et j’ai versé du Coca Light dessus. Depuis des années, on me disait que les boissons gazeuses soignaient les nausées. J’espérais que c’était vrai.

— Dermot et Bellenos sont partis pour Monroe. Dermot a pu couvrir ses blessures du sang de ses ennemis, selon la coutume chez les faés. Naturellement, Bellenos, lui, a eu le droit de trancher les têtes, selon la coutume chez les elfes. Par conséquent, tous deux sont fort heureux.

— Je suis contente pour eux, ai-je conclu par réflexe, avant de me dire : « Mais qu’est-ce que je dis là ? ». Je devrais informer Bill. Je me demande s’ils ont trouvé leur voiture ?

— Ils ont trouvé des 4 x 4, m’a indiqué Pam, avant de poursuivre d’un ton envieux : je crois qu’ils se sont bien amusés à les conduire.

En imaginant le tableau, j’ai pratiquement réussi à sourire.

— Et les corps ?

— On s’en est occupé, a dit Éric. Nos deux compères vont rapporter les têtes à Monroe pour les exhiber, mais ils les détruiront là-bas par la suite.

— Ah ! s’est exclamée Pam en se levant d’un bond. Dermot a laissé leurs papiers.

Elle est revenue avec deux portefeuilles mouillés et d’autres bricoles, entassés au creux de ses mains. J’ai étalé un torchon sur la table, et elle a déposé le tout dessus. J’essayais de ne pas remarquer les taches de sang sur les morceaux de papier. J’ai ouvert le portefeuille en cuir en premier pour en extraire un permis de conduire.

— Hod Mayfield, de Clarice. Il avait vingt-quatre ans.

Ensuite, j’ai sorti la photo d’une femme, probablement celle dont ils avaient parlé.

Marge.

Elle était plus que plantureuse, avec des cheveux crêpés en un chignon passé de mode.

Elle montrait un sourire franc et adorable.

Dieu merci, il n’y avait aucune photo d’enfant.

Un permis de chasse, quelques reçus, et une carte d’assuré social.

— Ce qui veut dire qu’il était salarié, ai-je expliqué aux vampires, qui ne connaissaient ni l’hospitalisation, ni l’assurance-vie, forcément.

En outre, Hod avait trois cents dollars.

— Waouh ! me suis-je exclamée. Ça fait beaucoup.

Des billets de vingt dollars, tous neufs.

— Certains de nos employés n’ont pas de compte courant, a précisé Pam. On leur verse leur salaire en liquide et c’est comme cela qu’ils vivent.

— Oui, je connais des gens qui font pareil.

Comme Terry Bellefleur, convaincu que les banques étaient tenues par un cartel communiste.

— Mais cet argent est en billets de vingt et sort tout juste du distributeur, ai-je ajouté.

Une récompense pour leurs services ? Kelvin était également un membre de la famille Mayfield. Un cousin ? Un frère ? Il vivait à Clarice, lui aussi. À vingt-sept ans, c’était le plus âgé. Son portefeuille contenait des photos d’enfants. Trois. Et merde. Sans émettre un seul commentaire, j’ai étalé les photos scolaires à côté des autres articles : un préservatif, un bon pour une boisson gratuite, du Vic’s Redneck, et une carte de crédit de chez un carrossier.

Quelques billets usés et, tout comme Hod, trois cents dollars tout pimpants.

Ces gars-là, je les avais peut-être croisés des douzaines de fois quand je faisais les boutiques de Clarice. J’avais peut-être joué au softball contre leurs sœurs ou leurs épouses.

Je leur avais peut-être servi quelques verres au Merlotte. Pour quelle raison avaient-ils tenté de m’enlever ?

J’ai réfléchi à voix haute.

— J’imagine qu’ils allaient m’emmener à Clarice à travers bois, avec les 4 x 4. Mais qu’est-ce qu’ils allaient faire de moi ensuite ? J’ai cru que l’un d’eux… Dans ces pensées, j’ai vu l’ébauche d’une idée qui concernait un coffre.

Ça n’avait été qu’une brève impression, mais j’en ai frissonné d’horreur. Il m’était déjà arrivé de me retrouver enfermée dans un coffre de voiture, et ça ne s’était pas bien passé pour moi. J’étais fermement décidée à repousser ce souvenir.

Éric pensait sans doute à la même chose, car il a tourné son regard vers la fenêtre, en direction de la demeure de Bill.

— À ton avis, Sookie, qui les a envoyés ?

J’entendais à sa voix qu’il faisait un effort démesuré pour demeurer calme et patient.

— Eh bien, je ne peux pas les interroger pour le savoir, ai-je marmonné.

Pam a pouffé de rire.

J’ai rassemblé mes esprits. Le restant de brume due à ma sieste de deux heures s’était finalement dissipé, et je me suis concentrée pour tenter de trouver un sens aux incidents étranges de cette soirée.

— Si Kelvin et Hod avaient habité à Shreveport, j’aurais pensé que c’était Sandra Pelt qui les avait recrutés, après s’être échappée de l’hôpital. Perdre la vie des autres, ça ne lui cause aucun problème. Je suis certaine que c’est elle qui a enrôlé les mecs qui sont venus au bar, samedi dernier. Et c’est elle à coup sûr qui a lancé le cocktail Molotov au Merlotte.

— Nous avons posté des yeux partout à Shreveport pour la repérer, mais personne ne l’a vue pour l’instant, a dit Éric.

Pam s’est adressée à moi, lissant sa chevelure raide et pâle tout en la tressant.

— Alors, le but de cette Sandra, c’est de te détruire, toi, ton lieu de travail, et tout ce qui pourrait se mettre sur son chemin ?

— C’est à peu près ça. Mais ce soir, ce n’était pas elle. Décidément, j’ai trop d’ennemis.

— C’est charmant, a fait remarquer Pam.

— Comment va ton amie ? ai-je demandé. Je suis désolée, je ne m’en suis pas souciée plus tôt.

Pam m’a regardée droit dans les yeux.

— Elle va bientôt quitter ce monde. Je suis à court d’options, et je perds espoir de pouvoir rester dans la légalité si je veux faire quelque chose.

La sonnerie du portable d’Éric a retenti, et il s’est levé pour aller dans l’entrée pour répondre.

— Oui ? a-t-il fait d’un ton abrupt.

Puis sa voix a changé brusquement.

— Votre Majesté.

Il s’est dirigé rapidement dans la salle de séjour et je ne pouvais plus l’entendre.

Je n’y aurais pas accordé d’attention si je n’avais aperçu le regard de Pam. Elle me considérait avec une expression empreinte de… pitié. Clairement.

J’ai senti mes cheveux se hérisser sur ma nuque.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? S’il a dit « Votre Majesté », c’est que c’est Felipe, non ? Et ça c’est bien. Non ?

— Je ne peux pas te le dire. Il me tuerait. Il ne veut même pas que tu sois consciente qu’il se passe quelque chose, si tu comprends ce que je veux dire.

— Mais Pam ! Dis-le-moi !

— Je ne peux pas, a-t-elle répété. Sookie, il faut que tu fasses attention.

Je l’ai fixée intensément. Je ne pouvais pas user de magie pour lui faire ouvrir la bouche. Et je n’avais pas la force nécessaire pour la plaquer sur la table de la cuisine et la forcer à m’avouer les faits.

J’ai tenté de raisonner toute seule. Bon, Pam m’appréciait. Les seules personnes qu’elle aimait plus que moi étaient Éric et sa Miriam. S’il y avait quelque chose qu’elle ne pouvait pas me dire, c’était forcément lié à Éric. Si Éric avait été humain, j’aurais pensé qu’il avait une maladie terrible. Pam savait que l’argent n’était pas ma priorité première. Il ne s’agissait donc pas d’une quelconque calamité financière pour Éric, telle que la perte de ses actifs à la Bourse. Quelle était la seule chose qui ait de la valeur à mes yeux ?

Son amour.

Éric avait quelqu’un d’autre.

Je me suis levée sans m’en rendre compte et ma chaise s’est renversée derrière moi avec fracas. J’avais une envie irrépressible d’aller fouiller dans l’esprit de Pam et d’en arracher les détails. Je comprenais fort bien, maintenant, pourquoi Éric l’avait attaquée l’autre soir, dans cette même pièce, quand il m’avait amené Immanuel. Elle avait voulu m’en parler et il le lui avait interdit.

Alarmé par le tapage produit par la chaise rebondissant sur le sol, Éric est arrivé en courant, son téléphone toujours greffé sur l’oreille. Je me tenais debout, les poings serrés à mes côtés, et je le fixais avec fureur. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine, comme une grenouille affolée.

— Je vous prie de m’excuser, a-t-il dit dans son portable. Il y a une situation de crise ici. Je vous rappelle plus tard.

Et il a fermé l’appareil d’un claquement sec.

— Pam. Je suis très en colère contre toi. Très sérieusement en colère. Quitte cet endroit sur-le-champ. Et garde le silence.

Ramassée dans une posture que je ne lui avais jamais vue, les épaules tombant dans une attitude de soumission, Pam a décampé de sa chaise et s’est précipitée à l’extérieur. Je me suis demandé si elle verrait Bubba dans les bois. Ou Bill. Ou alors des petites fées. Ou d’autres kidnappeurs. Ah ! Et pourquoi pas un tueur en série ? On ne sait jamais ce qu’on peut rencontrer dans mes bois.

Je n’ai pas dit un mot. J’attendais. J’avais l’impression d’avoir des lance-flammes à la place des yeux.

— Je t’aime, a-t-il dit.

J’attendais.

— Mon créateur, Appius Livius Ocella…

Feu Appius Livius Ocella.

— … était en train d’arranger une union pour moi avant sa mort. Il l’a évoquée pendant son séjour, mais je n’avais pas compris que le processus s’était engagé aussi loin au moment de son trépas. J’avais pensé pouvoir l’ignorer. Que sa disparition l’annulerait.

J’attendais toujours. Je ne pouvais pas déchiffrer son visage. Privée de notre lien, je constatais simplement qu’il dissimulait ses émotions sous une expression de dureté.

— De nos jours, ça ne se fait plus vraiment, mais autrefois, c’était d’usage. Les créateurs organisaient les mariages des membres de leur lignée. Ils recevaient une commission s’il s’agissait d’un accord avantageux, quand chaque partie pouvait fournir quelque chose d’intéressant à l’autre. C’était un partenariat avant tout.

J’ai levé les sourcils. Je n’avais assisté qu’à un seul mariage vampire et, à l’évidence, la passion physique y était clairement manifeste, même si on m’avait expliqué que les époux ne passeraient pas toute leur vie ensemble.

Éric a soudain perdu contenance, une expression que je n’aurais jamais pu imaginer chez lui avant cet instant.

— Naturellement, l’union doit être consommée.

J’attendais le coup de grâce. Peut-être le sol allait-il avant cela s’ouvrir sous ses pieds pour l’avaler tout entier. Mais le sol n’a rien fait.

— Je serais obligé de te renvoyer, a-t-il admis. Ça ne se fait pas, d’avoir une épouse humaine en même temps qu’une vampire. Surtout s’il s’agit de la Reine de l’Oklahoma. L’épouse vampire doit être la seule.

Il a détourné le regard, le visage plein d’une rancœur qu’il n’avait jamais exprimée jusque-là.

— Je sais que tu as toujours insisté sur le fait que tu n’étais pas véritablement mon épouse. Ce qui laisse supposer que ce ne serait pas si difficile que cela, pour toi.

Ben tiens !

Il a examiné mon visage, comme s’il déchiffrait une carte.

— Mais je crois que si, a-t-il murmuré. Sookie, je te jure que depuis que j’ai reçu la lettre, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour mettre un terme à ce processus. J’ai défendu le fait que la mort d’Ocella devait annuler l’accord, j’ai dit que j’étais heureux là où je suis, et j’ai même mis notre mariage en avant comme obstacle. Victor est mon régent. En tant que tel, il pourrait plaider pour établir que ses vœux prévalent sur ceux d’Ocella, et que je lui suis trop utile pour qu’il me permette de quitter l’État.

— Oh non.

J’avais finalement recouvré la parole, mais seul un faible chuchotement sortait d’entre mes lèvres.

— Oh si, a répondu Éric avec amertume. J’ai fait appel auprès de Felipe, mais il ne m’a pas encore répondu. L’Oklahoma fait partie des régnants qui lorgnent sur son trône. Il est possible qu’il souhaite lui faire plaisir. Entretemps, elle m’appelle toutes les semaines, pour m’offrir une part de son royaume si je viens à elle.

— Elle t’a donc rencontré face à face.

Ma voix avait repris un peu de couleur.

— Effectivement. Elle était présente au sommet de Rhodes pour organiser un échange de prisonniers avec le Roi du Tennessee.

Est-ce que je me souvenais d’elle ? Lorsque je serais plus calme, ce serait peut-être le cas. J’avais vu une poignée de reines, là-bas, et pas un seul laideron. Une foule de questions se pressaient dans mon esprit pour sortir de ma bouche, mais j’ai serré les dents.

Ce n’était pas le moment de parler mais d’écouter.

J’étais bien certaine que l’idée de cette union n’était pas venue de lui. Et je comprenais désormais ce qu’Appius m’avait dit alors qu’il était sur le point de mourir. Il m’avait avertie que je ne garderais jamais Éric. Il était mort heureux, satisfait d’avoir organisé un partenariat si avantageux pour son protégé bien-aimé, un accord qui éloignerait Éric de cette misérable humaine qu’il aimait. S’il s’était trouvé devant moi, j’aurais tué Appius de nouveau, et j’en aurais tiré un plaisir intense.

Au beau milieu de toutes ces pensées noires, alors qu’Éric répétait de nouveau toute l’histoire, un visage blafard a fait son apparition pour nous regarder par la fenêtre. Éric a vu à mes yeux qu’il y avait quelque chose derrière lui et s’est retourné si prestement que je ne l’ai même pas vu bouger. À mon grand soulagement, les traits du personnage m’étaient familiers.

— Laisse-le entrer, ai-je dit à Éric, qui s’est dirigé vers la porte de derrière.

La seconde suivante, Bubba était dans la cuisine, penché sur ma main pour y déposer un baiser.

— Salut, jolie demoiselle.

Il m’a fait un grand sourire. Son visage était reconnaissable entre mille, dans le monde entier – même si son âge d’or avait eu lieu une cinquantaine d’années plus tôt.

— C’est bon de te revoir !

J’étais sincère. Bubba avait de mauvaises habitudes, car il faisait un bien mauvais vampire. Lorsqu’on l’avait fait passer de l’autre côté, il était bourré de drogue et il ne lui restait plus qu’une infime étincelle de vie. Deux secondes de plus et ça n’aurait pas été possible. Mais l’un des assistants de la morgue, à Memphis, était un vampire. Il avait été si bouleversé de le voir, qu’il avait fait passer le King. À cette époque-là, les vampires étaient encore de légendaires créatures des ténèbres et ne figuraient pas sur toutes les couvertures des magazines comme maintenant. On lui avait donné ce nom de Bubba et, depuis, on se transmettait le personnage, de royaume en royaume. On lui avait assigné des tâches simples pour qu’il puisse participer aux frais, et de temps à autre, lors de soirées mémorables, il lui prenait l’envie de chanter de nouveau. Il ressentait beaucoup d’affection pour Bill et moins pour Éric, mais il comprenait suffisamment le protocole pour se montrer poli avec lui.

— Miss Pam est dehors, a-t-il annoncé en regardant Éric de côté. Ça va, vous et M’sieu Éric ?

Quel amour. Il soupçonnait Éric de me faire du mal, et il était entré s’assurer que tout allait bien. Bubba avait raison. Éric me faisait du mal. Mais pas physiquement. J’avais l’impression de me tenir au bord d’une falaise, sur le point de plonger. Je me sentais comme engourdie. Mais ça n’allait pas durer.

C’est à ce moment particulièrement intéressant qu’un coup à la porte a annoncé l’arrivée – enfin, je l’espérais – de nos deux co-conspirateurs, Audrina et Colton. Je me suis avancée vers la porte. Les deux vampires derrière moi, je ne craignais absolument rien et j’ai ouvert. Effectivement, le couple humain attendait sur la véranda. Trempée et sinistre, Pam les tenait fermement l’un et l’autre. Ses cheveux blonds et raides étaient assombris par la pluie et pendaient lamentablement. Ses yeux lançaient des éclairs.

— Entrez, je vous prie, ai-je dit poliment. Et toi aussi, Pam.

Après tout, j’étais chez moi, et c’était mon amie.

— Allez, on… se met au boulot.

J’avais pensé dire « on attaque », mais Audrina et Colton étaient déjà muets de peur et ce n’était pas la peine d’en rajouter. Fanfaronner quand on se trouve tranquillement dans son mobile home, c’est une chose. Rencontrer des êtres terrifiants et prêts à tout, dans une bâtisse isolée au fond des bois, c’en est une autre. Je me suis détournée pour les mener dans la cuisine et j’ai décidé que j’allais sortir des verres, un seau de glace, et peut-être un bol de chips avec des sauces.

Il était temps de commencer cette petite réunion-Assassinat.

Je réfléchirais à d’autres décès plus tard.